Génie du non-lieu. Air, poussière, empreinte, hantise

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TitreGénie du non-lieu. Air, poussière, empreinte, hantise
Type de publicationLivre
Année de publication2002
Auteur·e·sGeorges Didi-Huberman
Titre de la collectionFables du lieu
Nombre de pages156
ÉditeurMinuit
VilleParis
Résumé

Résumé descriptif:

À partir d’œuvres de l’artiste italien Claudio Parmiggiani, Georges Didi-Huberman développe une poétique de l’absence postulant que la création artistique se fait à rebours de la vie. Contrairement à la vie, dira l’auteur, l’art trouve son lieu de naissance dans la mort. Suivant cette conception, la démarche de Parmiggiani représente la recherche d’un souffle originel oublié, et chaque œuvre, de multiples tentatives de le saisir ; le souffle contenu dans l’inconscient du lieu surgit d’une forme vide découpée dans la poussière, et c’est de ce vide que surgit l’œuvre véritable, dont la matière n’est que le témoin.
 
Le processus créateur de tout artiste, à l’image des feux de pneus qu’allume Parmiggiani sur les lieux mêmes de ses Delocazione, tient du souffle, et se déploie dans la forme comme une mémoire à travers la résistance d’un matériau. La cendre noircissant les murs devient l’ombre, le néant duquel émergent des figures d’absence. Chacune des Delocazione évoque, chez Didi-Huberman, une poétique de la matière en mouvement, de la mémoire, mais avant tout du deuil : lieu de fantômes où les morts signalent leur présence par le manque, livrant ainsi le vide à la hantise. D’où l’idée de génie du non-lieu, qui figurerait le pouvoir réciproque de la hantise sur le lieu et du lieu sur la hantise. L’œuvre est ensevelie dans la mémoire ; ne demeure qu’une trace, sculptée dans la suie, humilité dernière de l’œuvre, découpée dans le corps de la poussière comme la simple silhouette de ce qui fuit.
 

Résumé interprétatif:

George Didi-Huberman propose dans Génie du non-lieu une lecture d’œuvres de Claudio Parmiggiani, au centre de laquelle se trouve une série d’installations intitulée Delocazione. La démarche de l’artiste consiste à brûler des pneus à l’intérieur d’espaces clos afin de produire une fumée lourde de poussière. Une fois les objets retirés de la pièce, leurs empreintes deviennent des figures de temps et d’absence. 
 
Le travail de l’artiste, d’après Didi-Huberman, se démarque de la critique des tautologies anti-picturales de son époque. Son œuvre évoque plutôt l’idée d’une progression circulaire, qui provient de diverses époques de l’histoire de l’art. L’essayiste voit ainsi dans les Delocazione «“le climat d’une ville morte” et incendiée, quand il ne reste plus —comme à Hiroshima— que les “ombres des choses”» (p. 22). À travers les formes laissées par ce «processus physique provoqué» apparaît l’horreur de la disparition. Il s’agit très précisément de natures mortes, ajoutera l’auteur, car elles sont habitées par l’après-vivre.
 
Les traces laissées par le souffle des Delocazione laissent néanmoins entrevoir la vie du lieu avant sa destruction ; elles évoquent donc des pièces peuplées de fantômes, de hantises. Au-delà de l’idée métaphysique d’une pure «forme de l’absence», pure «œuvre de spiritualité» (p. 49), l’auteur souligne tout particulièrement la puissance invocatoire des Delocazione : «Ici, les choses de la nature n’en finissent pas de mourir […] : déjà en poussière et, pourtant, jamais tout à fait révoquées de notre regard» (p. 74).
 
L’expression consacrée génie du lieu, soulignait Michel Butor dans l’essai du même nom, évoque «le singulier pouvoir qu’exerce une ville ou un site sur l’esprit de ses habitants ou de ses visiteurs1». Mais si, en vertu de ce pouvoir, le lieu s’impose au visiteur comme pérennité, devant les Delocazione le spectateur est appelé à réaliser au contraire sa propre éphémérité, sa propre disparition à venir. La progression de l’ombre invite en fait le spectateur à renoncer à lui-même, à se projeter comme souvenir destiné à être à son tour oublié, enseveli par la poussière.
 
Didi-Huberman conçoit les œuvres de l’artiste comme un théâtre du silence où jouent la lumière et l’ombre, empruntant à la pensée animiste sa conception de l’ombre comme âme des choses. L’auteur voit également dans l’ombre un rôle matriciel : une matière à image (là où l’image se forme, se déploie) et une matière à dévisagéification (là où l’image déploie les conditions de son inaccessibilité, rendant impossible l’identification de la figure). La poussière chez Parmiggiani, comme pigment de l’ombre, matériau de l’absence ou matière du néant, devient le corps dans lequel on peut lire ce qui a vécu et est mort aujourd’hui : des fantômes. Tissée d’icônes d’absence, l’œuvre est le silence de ce qui a été, le témoin de sa négation, sa pierre tombale. 
 
Delocazione est une immense grisaille qui met en scène la nature – les choses réelles utilisées pour la fabrication d’une œuvre – et sa mort – la pulvérisation des choses (l’auteur reprend les propos de Bachelard pour qui le gris est la couleur matérielle de toutes choses réduites par la pulvérisation physique). 
 
L’artiste travaille l’air comme «porte-empreinte» de la mémoire ; il taille l’absence des choses à même le matériau de leurs cendres volatiles.
 
1Michel Butor. Le génie du lieu. coll. « Les Cahiers Rouges », Paris : Bernard Grasset, 1994 (1958), 210 pages.